Je marche donc je pense, Le philosophe et le neurologue, de Roger-Pol Droit et Yves Agid publié en 2022 aux éditions Albin Michel

Dessin d’Yves Agid, illustration de l’ouvrage. https://atlantico.fr/article/decryptage/l-elan-vital-ou-la-pensee-par-le-mouvement-je-marche-donc-je-suis-roger-pol-droit-yves-agid-albin-michel-scientifique-philosophe-

Deux promeneurs nous invitent à écouter leur conversation tandis qu’ils marchent au gré des saisons. Ils s’interrogent sur l’effet de la marche sur le flux de leurs pensées et sur leur capacité à élaborer une réponse qui satisfasse aussi bien le philosophe (Roger-Pol, https://fr.wikipedia.org/wiki/Roger-Pol_Droit) que le neuroscientifique (Yves, https://fr.wikipedia.org/wiki/Yves_Agid). Roger-Pol a l’intuition qu’on marche comme on pense, celle d’Yves est que marcher facilite la pensée, « fait jaillir les idées ».

Après avoir triturer toutes les significations et les façons de « marcher », les deux compères s’attaquent à l’explication des mécanismes subtiles et sophistiqués de la marche. Il ne suffit pas d’avancer, faut-il encore être capable d’assurer dans le même temps l’équilibre du corps et la posture de la tête et du tronc. Nos marcheurs interrogent ensuite l’anthropo-paléontologie, sans doute moins pour savoir quand la bipédie est apparue (probablement chez les grands singes il y a 10 millions d’années*) que pour préciser la raison pour laquelle la sélection naturelle a privilégié de façon exclusive la bipédie. Simultanément à l’acquisition de la bipédie, semble-t-il, le cerveau s’est développé posant donc la question de savoir si les nouvelles perceptions permises par la marche debout ont stimulé l’intelligence ou si l’apparition de nouvelles aires du cerveau dédiées à la cognition a facilité l’acquisition de la marche, ou encore si un renforcement réciproque de ces nouvelles capacités s’est produit peut-être encouragé par des facteurs environnementaux. La référence à Darwin qui considère que l’histoire de l’individu reproduit celle de l’espèce conduit à examiner l’apprentissage de la marche par l’enfant jusqu’à ce qu’elle devienne automatique et caractéristique de l’adulte puis le déclin dans la vieillesse en raison de l’altération du système nerveux.

Nous marchons davantage avec notre cerveau qu’avec nos pieds, disent-ils et Yves Agid donne la leçon de neurologie: Au cortex frontal, la décision de marcher, la planification de la marche et son initiation, aux noyaux gris centraux d’assurer le comportement automatique de marche et l’apprentissage et la mémorisation de plans de marche. En fait c’est la totalité du cerveau qui se mobilise pour la marche, le cortex postérieur assure la perception de l’environnement pour adapter la marche, le thalamus reçoit les fibres sensitives provenant des muscles et des articulations, et cortex frontal et noyaux gris centraux forment une boucle de communication ininterrompue qui fait osciller la marche entre un comportement automatique subconscient et un comportement conscient et adaptatif.

Pour dépister les liens entre la marche et la pensée, la réflexion doit se porter maintenant sur ce que penser veut dire et sur l’expression de la pensée par le langage symbolique que l’humain seul a acquis. Pour penser, dit Roger-Pol, il faut être vivant, posséder des comportements intelligents, ressentir, avoir conscience et enfin maîtriser le langage symbolique. Est-ce lui qui crée la pensée? Pourquoi faut-il définir la pensée philosophique pour savoir si penser est une façon de marcher? Comment franchir le saut énorme entre connexions, synapses, réseaux de neurones et toutes les idées qui peuplent notre esprit? Est-ce qu’un ordinateur est un cerveau simplifié mais capable de mémoriser des informations (des symboles) avec leur signification (donc des pensées), Sur ces questions on constate des divergences et seul Yves croit en l’hypothèse que la science expliquera un jour ce que sont la pensée et la conscience.

S’appuyant sur l’observation des aphasiques, Yves soutient que la pensée existe sans le langage mais le philosophe conteste: les aphasiques ont perdu la capacité d’exprimer leurs pensées mais ils conservent la capacité de penser qu’ils ont acquise lors de l’apprentissage du langage. Ils sont devenus incapables de s’adresser efficacement aux autres. Cela met en évidence la dimension relationnelle du langage humain, que l’autre soit présent ou absent, ce qui constitue le mode fondamental d’existence de la pensée humaine. C’est le « dialogue à l’intérieur de l’âme » de Platon.

Et à force de comparer, les similitudes entre marcher et penser apparaissent: même processus d’avancement, même schéma d’ensemble d’exécution motrice avec locomotion et « logomotion », équilibre pour la continuité de la pensée et posture pour l’adaptation au contexte, mêmes étapes de décision, planification, initiation pour la conception et mise en forme de l’expression de la pensée. Si on admet une matrice neurologique commune, revient la question de savoir si l’une a précédé l’autre, si « une grammaire » de la pensée n’aurait pas été copiée sur celle de la bipédie et si au cours de l’évolution les deux grammaires ne se seraient pas mutuellement enrichies. Comme la marche, la façon de parler et l’écriture caractérisent l’individu. La façon de parler et la façon de marcher sont uniques, elles utilisent pourtant des processus neuro-physiologiques communs et caractéristiques de l’espèce et le philosophe en déduit: je pense comme je marche et faisant cela, je suis moi-même et toute l’humanité.

La marche fait-elle jaillir les idées? Pour Yves chacun a déjà pu en faire l’expérience et constater inversement qu’une intense réflexion peut enclencher une déambulation et la prise de conscience soudaine d’une idée la bloquer instantanément. Il est possible que penser consciemment et marcher subconsciemment soient interdépendants. En fin de compte toute activité motrice automatique, « subconsciente » prise en charge par les noyaux gris centraux désengage le cortex frontal et « offre à la pensée une liberté et un pouvoir nouveau » d’autant plus fécond que la marche stimule l’élan vital.

Qu’il existe « un lien » entre la marche et la pensée, le bon sens commun le suggère mais il fallait bien la coopération de Roger-Pol et Yves pour mener à son terme une réflexion profonde et voir l’intérêt scientifique et philosophique de la question. Les deux auteurs insistent sur la nécessité impérieuse d’une telle collaboration pour pousser les conclusions au-delà de ce que chacun ferait séparément, même s’ils cultivent leur différence: Yves conseille aux philosophes d’appuyer leur recherche sur les nouvelles découvertes dans la cognition. Roger-Pol conseille de ne pas les considérer comme la vérité totale et définitive… dialogue comme un épilogue passionnant à un livre passionnant.

*Récemment la revue Nature a publié une étude qui établit que Sahelanthropus Tchadensis, qui a vécu il y a 10 millions d’années dans une région désertique du Tchad, avait acquis la bipédie sur le sol et dans les arbres et qu’il conservait une quadrupédie en milieu arboricole distincte de celle du chimpanzé (https://www.nature.com/articles/s41586-022-04901-z).

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